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 L'Aboyeur de Théâtre

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MessageSujet: L'Aboyeur de Théâtre   Mer 30 Avr - 10:41

Bonjour tout le monde Cool
Pour ce matin, voici un extrait des Figures Parisiennes publiées en 1854 par Charles MONSELET ; ce texte est intitulé L'Aboyeur de Séraphin :
Il y a quelques années, l'aboyeur du Théâtre-Séraphin n'était pas ce jeune homme que l'on voit tous les soirs sous les arcades du Palais-Royal, annonçant à voix haute et très-intelligible les féeries d'Ali-Baba, ou la sept millième représentation de l'impérissable Pont-Cassé. C'était un vieillard, coiffé d'un chapeau gris et enveloppé d'un carrick contemporain de la Sainte-Alliance ; son dos était voûté, sa voix était enrouée, il rappelait quelques-unes des créations ténébreuses et grimaçantes d'Hoffmann. Tout le monde le connaissait, car depuis plus de vingt ans il remplissait son emploi d'aboyeur et traînait sur les dalles du Palais-Royal les plis de son immuable carrick.
J'ai su l'histoire de cet homme. Il s'appelait M. de Saint-V***, et était le beau-frère d'un des plus spirituels acteurs du Théâtre des Variétés, aujourd'hui éloigné de la rampe. Jadis M. de Saint-V*** avait mené une existence brillante, légère, amoureuse ; à l'époque de la première révolution, c'était un petit-maître accompli, avec un brin d'épée sous la basque et du fard au talon. Un des premiers il avait émigré à Coblentz. Là, on ignore si, à l'instar de plusieurs courtisans, il remua des salades ou s'il donna des leçons de danse pour vivre.
Sous le Directoire, M. de Saint-V*** était déjà bien déchu : il courait la province en compagnie de comédiens et de comédiennes, donnant des représentations partout où il y avait une grange ou une salle municipale ; menant l'existence accidentée et flottante de Desforges, de Pigault-Lebrun, de Plancher-Valcour et de Mayeur de St-Paul ; dînant trop ou ne dînant pas ; usant son coeur en galanteries vulgaires, et voyant chaque jour s'effacer en lui les traces distinctives de sa noblesse et de son éducation.
Lorsque vint l'Empire, il acheta un carrick, - ce même carrick qui a fait notre étonnement et que nous avons froissé tant de fois. Avec ce carrick, il trouva encore le moyen de coqueter pendant quelque temps ; puis enfin de décadence en décadence, il arriva jusque devant la porte du Théâtre-Séraphin, que dirigeait alors François Séraphin, successeur et neveu de Dominique Séraphin, le grand, le fondateur. M. de Saint-V*** possédait de remarquables restes de haute-contre ; on l'engagea, lui et son carrick, en qualité d'aboyeur.
Tristesses de ce monde ! - Pendant plus de vingt ans l'émigré de Coblentz, le muscadin de l'an VII s'est égosillé sur le seuil de ce spectacle de marionnettes et d'ombres. Ombre lui-même, il a rivalisé de haillons avec le cynique Duclos ; il est devenu une des curiosités de ce Palais-Royal où il s'était promené si souvent en cadenettes et en habit vert ; les enfants ont ri de lui comme d'un casse-noisette, - de lui ; vicomte de Saint-V***, qui avait tenu l'emploi des Almaviva à Bordeaux et en autres lieux ! Mais de tout cela il se consolait avec la bouteille.
Quelquefois, il voyait se rendre chez Frascati des femmes qu'il avait connues jadis et qu'il avait aimées ; des femmes aux épaules toutes nues ou toutes couvertes de diamants ; des femmes qu'eût admirées et peintes Gérard ou Guérin. Il les voyait passer sans qu'elles le reconnussent, et il ne s'en émouvait pas davantage, qu'elles s'appelassent Euphrosine ou Aglaée, Aspasie ou Héro. Lui continuait à crier, stoïque et insinuant : - Entrez, messieurs et mesdames, le spectacle va commencer ; vous allez voir la Belle et la Bête, le Voltigeur mécanique et le Magicien Rotomago...
Et puis, comme je viens de le dire, il aimait la bouteille. Avec cela, on devient aisément philosophe, dans le sens banal et poétique attaché à ce mot ; avec cela, on oublie d'abord ses douleurs, et insensiblement on arrive à pardonner à ceux ou à celles qui vous les ont faites. C'est le véritable baume de fier-à-bras dont parle Cervantes dans son roman. Parfois, M. de Saint-V*** passait deux ou trois jours sans paraître à son poste accoutumé ; quand il n'aboyait pas, il buvait. On le rencontrait alors sur les hauteurs de la montagne Sainte-Geneviève, dans quelque cabaret de la rue Clovis ou de la rue de l'Epée-de-Bois, perdu dans un sourire heureux ou endormi dans son carrick.
Sur les derniers temps, ses absences devinrent plus fréquentes. Sa voix s'éteignait aussi, son regard était rentré dans la coulisse, il marchait difficilement. Il arrive un moment où les vieillards, ces représentants d'un autre âge, doivent se trouver bien effarés ou bien accablés du poids du passé qu'ils portent sur leurs épaules. Songer qu'alentour les jeunes gens se disent : - Voilà le dix-huitième siècle ! Et n'avoir, Atlas indigne, que le vêtement troué de M. de Saint-V*** pour cacher sa honte ou draper sa dégradation !
La fin de ce pauvre homme arriva tout à coup, en une enjambée. Un soir qu'il récitait son boniment sur une note plus lugubre et plus basse que de coutume : - l'Oiseau bleu... le Pont-Cassé.... la Chasse aux Canards... - il tomba soudainement. Les passants s'amassèrent autour de lui et voulurent lui prodiguer du secours ; mais tout était inutile : M. de Saint-V*** ne vivait plus.
Dans l'intérieur du Théâtre-Séraphin, on chantait :
Les canards l'ont bien passé,
Tire lire lire, tire lire laire ;
Les canards l'ont bien passé,
Lire lon fa.
Si vous aussi vous possédez des textes ou illustrations concernant ces aboyeurs, qu'ils soient de théâtre mais également de cirque, de cabaret, etc... n'hésitez pas à les rajouter ici...
Amitiés champenoises,
Sylvain study
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